Les Jardins de la Lune tiennent sur quelques hectares du Périgord vert, au nord de la Dordogne, dans ce coin de bocage où les châtaigniers finissent par gagner sur les prés dès qu'on a le dos tourné. On y cultive des plantes destinées au soir, on les sèche, on les transforme, on les met en sachets. C'est une petite ferme, et j'y fais à peu près tout à la main.
Le nom vient d'une pratique, pas d'une posture. Ici, on plante et on cueille en regardant le calendrier lunaire. Je vais expliquer pourquoi, et surtout ce que j'en pense honnêtement.
Le Périgord vert, ce que le lieu donne aux plantes
Le nord de la Dordogne n'est pas le Périgord des cartes postales. Moins de calcaire, plus de granit et d'argile, davantage de pluie, des vallons humides et des lisières partout. Cela ne convient pas à tout, et cela convient très bien à ce que nous faisons.
Les sols un peu acides et les hivers francs donnent des plantes moins fournies mais plus denses en parfum. L'armoise pousse toute seule sur les talus, la mélisse s'installe dès qu'on lui laisse un coin frais, le tilleul est un arbre de village qu'on trouve dans chaque cour. Nous ne cultivons rien qui ne se plaise ici : c'est la règle qui simplifie tout le reste.
Pourquoi la lune
Les calendriers lunaires accompagnent les travaux agricoles depuis très longtemps, en France comme ailleurs. Ils distribuent les gestes selon la lune montante ou descendante, et selon la position de l'astre devant les constellations : jours feuille, jours fleur, jours racine.
Soyons clairs, parce que je préfère perdre un argument commercial qu'une once de crédibilité : il n'existe pas de démonstration scientifique solide établissant que la lune améliore les cultures. Sur le sommeil humain, où la question a été davantage étudiée, la légère baisse de qualité parfois observée les nuits de pleine lune s'explique très bien par la lumière, surtout à la campagne sans volets, et par l'effet d'attente. C'est traité en détail dans la bibliothèque, et la fiche lune du dictionnaire raconte le reste, du côté du symbole.
Ce que le calendrier m'apporte vraiment
Alors pourquoi je continue ? Pour une raison prosaïque et que j'assume : le calendrier me donne un cadre. Une ferme, c'est une liste de tâches infinie et un arbitrage permanent. Avoir des jours attribués d'avance, jours feuille pour la mélisse, jours fleur pour la camomille, m'oblige à un ordre et à une régularité que je n'aurais pas autrement.
Il me force aussi à sortir la nuit. Une cueillette au petit matin sous la lune descendante, en septembre, avec la rosée sur les avant-bras, ce n'est pas la même chose qu'un après-midi de plein soleil. Le geste change, l'attention change. Est-ce que la plante le sait ? Je n'en ai aucune preuve. Le paysan, lui, le sait.
Le calendrier des saisons
Une année d'herboriste ressemble à une partition assez stricte. Le printemps ouvre avec les jeunes feuilles, mélisse et verveine en tête, quand les huiles essentielles sont encore vives. Juin est le mois des fleurs, tilleul d'abord, sur quelques jours seulement, camomille et lavande ensuite, cueillies le matin après l'évaporation de la rosée et avant la chaleur.
L'été appartient au pavot de Californie, qui refleurit tant qu'on le récolte, toute la plante étant utilisable. L'armoise se coupe à la fin de l'été, avant que la hampe florale ne monte en graines. L'automne est le temps des racines et, surtout, du travail d'atelier. L'hiver sert à préparer les sols, tailler, réparer et écrire des articles comme celui-ci.
Le séchage, l'étape où tout se joue
C'est l'étape la plus décisive et la moins racontée. Une cueillette parfaite mal séchée ne vaut rien, alors qu'une cueillette moyenne bien séchée reste très correcte. Trois exigences : de l'ombre complète, de l'air qui circule, et de la patience.
Nos plantes sèchent en bottes suspendues ou à plat sur claies, dans le fournil, à l'abri de toute lumière directe. La lumière détruit la couleur et le parfum, l'humidité résiduelle fait moisir un lot entier en quelques jours. Le test se fait à l'oreille et au doigt : une feuille bien sèche craque net, une tige encore souple garde de l'eau. Ensuite seulement vient le conditionnement, en sachets opaques et refermables, parce qu'après tout ce travail il serait absurde de laisser la lumière défaire l'année.
L'atelier, la deuxième moitié du métier
On imagine l'herboriste dans son champ. Il y passe en réalité moins de temps qu'à l'atelier, où se joue la transformation. Les tisanes se composent au poids et au nez, en équilibrant une amère avec une douce, une florale avec une citronnée, et en refaisant l'essai jusqu'à obtenir une tasse qu'on ait envie de reprendre le lendemain.
Viennent ensuite les autres formes : les élixirs en petits flacons, la brume d'oreiller à l'hydrolat de lavande, les savons saponifiés à froid qui demandent plusieurs semaines de séchage avant d'être utilisables. Chaque étape est manuelle, chaque lot est daté, et il arrive qu'un lot soit raté. C'est le prix de la petite échelle, et je préfère mille fois cela à une production dont je ne verrais jamais la matière première.
Bio, et ce que cela engage
La certification biologique interdit les produits de synthèse. Elle ne dit rien, en revanche, de la taille de l'exploitation, de la distance parcourue par le produit ou de la main qui l'a cueilli. Ce sont pourtant ces choses-là que je voudrais qu'on voie.
Ici, une plante fait quelques dizaines de mètres entre le champ et le séchoir, puis quelques mètres jusqu'à l'atelier. Les tisanes, les élixirs, la brume d'oreiller et les savons sortent de la même pièce. Vous pouvez voir la gamme complète à la boutique, et le portrait du pavot de Californie donne une bonne idée de la façon dont nous parlons de chaque plante : ce que la tradition lui prête, sans lui faire dire davantage.
Pourquoi une ferme s'intéresse aux rêves
Il y a une continuité qui paraît étrange de l'extérieur et qui coule de source ici. On travaille sur le soir, sur le passage du jour à la nuit, sur les gestes qui accompagnent ce basculement. La nuit qui suit fait partie du même territoire.
D'où le carnet de rêves posé à côté de la tisane, d'où le rituel du soir que nous décrivons, d'où l'idée de rassembler les rêves de ceux qui nous lisent. Vous pouvez déposer le vôtre : c'est gratuit, et c'est devenu la partie la plus vivante de ce que nous faisons. Une ferme qui cultive des plantes du soir et une communauté qui raconte ses nuits, cela finit par former un seul et même sujet.
Une manière de travailler
Cultiver sous la lune, ce n'est pas croire que l'astre fait pousser les plantes. C'est adopter un rythme ancien qui oblige à la lenteur, à l'observation et à la régularité, dans un métier où la tentation du rendement guette en permanence. Le résultat se juge dans la tasse, pas dans le calendrier. Et c'est très bien ainsi.
Article à visée informative et culturelle. Les plantes cultivées à la ferme sont des plantes de confort et ne se substituent pas à un avis médical. En cas de grossesse, d'allaitement, de traitement en cours ou pour un enfant, demandez conseil à un professionnel de santé.