Interpréter ses rêves en islam : d'où vient cette tradition

    Perdre ses dents, un chien qui mord, un défunt qui revient : des milliers de recherches ajoutent le mot « islam » à la fin de la question. La tradition qu'elles invoquent est bien plus prudente que les pages qui s'en réclament.

    Quand on regarde ce que les gens tapent pour chercher le sens d'un rêve, un mot revient sans arrêt, collé à la fin de la question. « Perdre ses dents islam ». « Se faire mordre par un chien islam ». « Accident de voiture islam ». « Rêver de quelqu'un qui est déjà mort islam ». Ce n'est pas une curiosité de niche : c'est l'une des demandes les plus constantes de la recherche francophone sur les rêves. Et elle est presque toujours mal servie, par des pages qui empilent des équivalences sans jamais dire d'où elles viennent.

    Nous ne sommes pas savants de cette tradition. Ce que vous lisez ici, nous l'avons pris chez des historiens et des anthropologues qui l'ont travaillée, avec leurs noms et leurs dates. Il ne s'agit pas de répondre à la place de qui que ce soit. Il s'agit de montrer que cette tradition est beaucoup plus prudente, et beaucoup plus intéressante, que les dictionnaires qui se réclament d'elle.

    Trois sortes de rêves, et une seule qui se lit

    Le point de départ n'est pas un livre de symboles, c'est un tri. Un hadith rapporté par Abou Houreïra dans le Sahih Muslim (n° 2263) distingue trois choses que l'on voit en dormant : une vision juste, qui est une bonne nouvelle venue de Dieu ; une vision affligeante, attribuée à Satan ; et une vision qui vient du dormeur lui-même. Un autre hadith, rapporté par Abou Qatada dans le Sahih al-Bukhari (n° 6984), le dit plus court encore : le bon rêve vient de Dieu, le mauvais vient de Satan.

    Cette classification a une conséquence que les sites d'interprétation passent sous silence. La troisième catégorie, le hadith an-nafs, l'esprit qui se parle à lui-même, absorbe l'immense majorité des nuits. Autrement dit, la tradition commence par dire que la plupart des rêves ne se lisent pas. Elle trie avant d'interpréter, là où un dictionnaire moderne donne un sens à tout, indistinctement, parce que c'est ce qui remplit des pages.

    Elle va plus loin. Sur le mauvais rêve, la consigne rapportée par al-Bukhari n'est pas de l'analyser : c'est de chercher refuge auprès de Dieu, de cracher légèrement sur sa gauche, et de ne le raconter à personne. Il existe donc, dans cette tradition, des rêves qu'on est explicitement invité à ne pas interpréter. On ne trouve pas beaucoup de dictionnaires en ligne qui reprennent ce détail.

    Ibn Sirin, l'homme dont on signe encore les livres

    Le nom qu'on croise partout est celui de Muhammad ibn Sirin, né à Bassorah, mort vers 729, de la génération qui suit celle des compagnons du prophète. Il est l'autorité la plus citée de l'interprétation musulmane des rêves, et on trouve en librairie comme en ligne quantité de « dictionnaires d'Ibn Sirin » qui portent son nom sur la couverture.

    Or les spécialistes s'accordent sur un point gênant. John C. Lamoreaux, dans The Early Muslim Tradition of Dream Interpretation (SUNY Press, 2002), le premier travail d'ensemble sur ces textes, établit que les ouvrages diffusés sous ce nom sont des compilations postérieures, parfois de plusieurs siècles. L'un des plus répandus, le Muntakhab al-kalam fi tafsir al-ahlam, publié sous l'autorité d'Ibn Sirin, revient en réalité à al-Husayn ibn al-Hasan al-Dari.

    Le même livre établit autre chose, plus important : chez les premiers musulmans, l'interprétation des rêves était une discipline savante reconnue, avec ses maîtres, ses règles et sa transmission, et non une superstition tolérée en marge. On est loin du feuillet de correspondances. Pour la préhistoire de tout cela, l'ouvrage de référence en français reste La divination arabe de Toufic Fahd (Brill, Leyde, 1966, 617 pages, réédité chez Sindbad en 1987), qui suit ce que l'onirocritique arabe hérite du Proche-Orient ancien.

    La règle que les pages d'interprétation oublient

    Ce que cette littérature transmet, ce sont des cas, pas une table d'équivalences. L'interprète demande qui a rêvé, quand, dans quelle situation. Une discipline qui se transmet par apprentissage, comme Lamoreaux la décrit, ne peut pas tenir dans une liste alphabétique : s'il suffisait de la liste, il n'y aurait rien à apprendre, ni personne à qui l'apprendre.

    C'est exactement ce qui se perd dans les pages qui vous annoncent que rêver de dents signifie ceci, point final. Notre propre dictionnaire essaie de ne pas tomber dedans : chaque fiche donne plusieurs lectures, dit d'où elles viennent, et ne rend pas de verdict. Voyez dents, serpent, chien ou mort : ce sont quatre des motifs qui reviennent le plus dans ces recherches, et aucun n'a de sens unique.

    L'istikhara, ou demander un rêve au lieu de le décoder

    Il existe un geste inverse, et il est vivant. L'istikhara est une prière de consultation, avant une décision importante : un mariage, un départ, un travail. On demande une orientation, et il arrive qu'on l'attende dans un rêve.

    Deux anthropologues, Iain Edgar et David Henig, l'ont documenté dans History and Anthropology (vol. 21, n° 3, 2010, p. 251 à 262), à partir d'enquêtes menées auprès de Pakistanais et de Britanniques d'origine pakistanaise, avec une étude de cas en Bosnie musulmane. Ils parlent d'une disposition à rêver qui est partagée par tous, mais informée par la culture. La formule est juste : le sommeil est le même partout, ce qu'on en attend ne l'est pas.

    Ce n'est plus de l'interprétation, c'est de l'incubation. On ne cherche pas ce qu'un vieux rêve voulait dire, on demande un rêve avant de trancher. La différence de posture est considérable, et elle est passée sous silence par à peu près toutes les pages qui prétendent résumer « les rêves en islam » en huit paragraphes.

    Ce que la recherche dit du dormeur qui croit à ses rêves

    Une chose vaut pour tout le monde, croyant ou pas. Carey Morewedge et Michael Norton l'ont montrée dans le Journal of Personality and Social Psychology en 2009. Ils ont d'abord interrogé 149 étudiants aux États-Unis, en Inde et en Corée du Sud : dans les trois pays, une large majorité adhère à l'idée que les rêves révèlent des vérités cachées. Cette croyance n'est ni orientale ni occidentale, elle est partout.

    Puis ils ont interrogé 182 voyageurs dans une gare de Boston. Rêver d'un accident d'avion pesait davantage sur l'intention de modifier son voyage que le fait d'y penser en étant éveillé, et davantage qu'un avertissement officiel du gouvernement. Un rêve pèse plus lourd qu'une information.

    Leur second résultat est le plus utile : le sens qu'on accorde à un rêve dépend de ce qu'on croyait déjà. On retient volontiers la lecture qui va dans le sens de nos opinions, de notre affection pour la personne apparue, de ce qu'on espérait. L'interprétation est motivée. C'est vrai d'un lecteur de dictionnaire comme d'un lecteur de hadiths, et c'est la meilleure raison de se méfier de la réponse qui tombe trop bien.

    Ce qui tient, quelle que soit la lecture

    Il reste un geste qui fonctionne indépendamment de ce en quoi on croit : noter. Un rêve isolé ne dit presque rien. Une série de quinze, sur trois semaines, montre des motifs qu'aucune lecture symbolique ne pouvait deviner : le même lieu, la même absence, la même heure d'angoisse. Si vos rêves s'effacent avant le petit déjeuner, il y a des gestes simples, et ils sont ici : se souvenir de ses rêves.

    Et si un rêve revient à l'identique, c'est la répétition qui est le signal, pas le décor. Nous en avons fait un article à part, sur les cauchemars récurrents, et un autre sur le motif qui domine toutes ces recherches, toutes traditions confondues : rêver de perdre ses dents.

    Une dernière remarque, pour ce qu'elle vaut. La tradition musulmane des rêves est bien plus prudente que ce qu'on lui fait dire. Elle trie avant de lire, elle refuse d'interpréter certaines nuits, elle demande qui vous êtes avant de répondre, et elle a mis des siècles à écrire ce qu'un site résume aujourd'hui en une ligne pour caler une publicité au milieu. Que l'on partage sa foi ou non, c'est cette prudence-là qui mérite d'être reprise.

    Le carnet où ces rêves atterrissent.

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