La lune agit-elle sur nos rêves ?

    La moitié des gens qui tiennent un carnet de rêves en sont persuadés. Les mesures, elles, se contredisent. Voilà ce que la recherche a réellement observé sur la lune, nos nuits et ce qu'on y rêve.

    Ici, en Périgord vert, on regarde la lune depuis toujours. On sème avec elle, on taille avec elle, et quand elle est pleine au-dessus des prés, la maison entière dort mal. C'est ce que disait ma grand-mère. C'est aussi ce que m'écrivent la moitié des gens qui tiennent un carnet de rêves, et c'est devenu l'une des questions qui reviennent le plus souvent : est-ce que la lune agit sur nos nuits, et sur ce qu'on y rêve ?

    La réponse honnête est inconfortable. Sur le sommeil, il existe de vraies mesures, faites en laboratoire, et elles se contredisent franchement. Sur le rêve lui-même, il n'existe presque rien. Voici ce qu'on sait, avec les noms et les dates, et voici précisément où ça s'arrête.

    Une pleine lune mesurée en laboratoire

    Le point de départ est une étude de Christian Cajochen et son équipe, à Bâle, publiée en 2013 dans Current Biology. Sa force est aussi sa bizarrerie : les données n'avaient pas été récoltées pour parler de la lune. Trente-trois volontaires (dix-sept adultes de 18 à 31 ans, seize de 57 à 74 ans) avaient dormi sous électrodes entre 2000 et 2003, pour une recherche sans aucun lien avec le ciel. Personne, ni les participants ni les chercheurs, ne savait dans quelle phase lunaire tombait chaque nuit. La phase n'a été rapprochée des enregistrements que des années plus tard.

    Les nuits autour de la pleine lune y ressortent différentes : 30 % d'activité de sommeil profond en moins, cinq minutes de plus pour s'endormir, vingt minutes de sommeil en moins sur la nuit, une mélatonine plus basse, et un sentiment de mauvaise nuit au réveil. Un an plus tard, Michael Smith, Ilona Croy et Kerstin Persson Waye retrouvaient quelque chose d'approchant chez 47 volontaires : vingt-cinq minutes de sommeil en moins autour de la pleine lune, un cerveau qui réagit davantage aux bruits pendant la nuit, et le sommeil paradoxal qui met une demi-heure de plus à s'installer, mais autour de la nouvelle lune cette fois. C'est le seul chiffre publié qui touche de près la machinerie du rêve, et il ne va pas dans le sens attendu.

    Trois relevés plus larges qui ne trouvent rien

    La même année 2014, dans la même revue, Andrea Cordi, Sandra Ackermann et Björn Rasch ont repris la question sur des échantillons bien plus gros : trois séries de 470, 757 et 870 nuits enregistrées. Ils n'ont retrouvé aucun effet de la phase lunaire sur les paramètres objectifs du sommeil. Aucun.

    Leur article s'intitule Lunar cycle effects on sleep and the file drawer problem, et le titre est la vraie trouvaille. Ils ont mis la main sur d'autres résultats nuls, restés dans des tiroirs, jamais publiés. Une étude qui trouve un effet de la lune, ça s'imprime. Une étude qui ne trouve rien, ça ne se raconte pas et ça reste dans le tiroir. Résultat : la littérature a l'air bien plus convaincue que les données ne le sont. C'est un biais à garder en tête chaque fois qu'on lit un titre sur la pleine lune, celui-ci compris.

    Dehors, pourtant, le corps a l'air de la suivre

    L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais en 2021, dans Science Advances, Leandro Casiraghi, Horacio de la Iglesia et leurs collègues ont changé de méthode. Plus de laboratoire : des bracelets d'actimétrie, portés pendant des semaines, dans des communautés Toba/Qom du nord de l'Argentine (certaines avec électricité, d'autres sans) et chez des étudiants de Seattle.

    Le motif qui en sort est net, et le même partout : on se couche plus tard et on dort moins dans les nuits qui précèdent la pleine lune, celles où la lune éclaire justement les heures qui suivent le crépuscule. Pas la nuit de pleine lune elle-même : celles d'avant. Et ça se voit aussi en ville, sous les lampadaires, chez des gens qui ne regardent jamais le ciel.

    Le clair de lune est trop faible pour l'explication facile

    L'explication qui vient tout de suite, c'est la lumière : la lune éclaire, la lumière freine la mélatonine, donc on dort mal. Les chiffres ne suivent pas. Une pleine lune, ciel dégagé, donne au maximum 0,3 lux au sol. Le seuil à partir duquel la lumière commence à freiner la mélatonine est estimé, chez les humains les plus sensibles, autour de 6 lux (revue de Grubisic et collègues, 2019). Il manque un facteur vingt.

    Autrement dit : si l'effet existe, ce n'est vraisemblablement pas la clarté de la lune qui le produit directement. Ce serait plutôt un rythme interne d'environ vingt-neuf jours, ou quelque chose de bien plus simple et de bien plus humain : quand il fait clair dehors après le dîner, on traîne, on reste debout, on se couche tard. La lune ne nous réveillerait pas, elle nous garderait éveillés.

    Le rêve, lui, n'a quasiment jamais été mesuré

    Et c'est ici qu'il faut être franc. Tout ce qui précède mesure du sommeil : sa durée, sa profondeur, ses phases. Presque personne n'a mesuré sérieusement le contenu des rêves face au cycle lunaire. Ce qui circule sur les rêves plus intenses les soirs de pleine lune vient de témoignages, pas de relevés. Ce n'est pas faux pour autant : c'est non vérifié, et les deux ne se confondent pas.

    On peut tout de même raisonner de proche en proche, à condition de le dire. Depuis William Dement et Nathaniel Kleitman, en 1957, on sait que ce qu'on ramène d'une nuit dépend surtout du moment où l'on se réveille : réveillés en sommeil paradoxal, leurs dormeurs racontaient un rêve dans 79,6 % des cas, contre 7 % en sommeil lent. Tore Nielsen, en 2000, a nuancé le contraste (le sommeil lent donne bien plus de récits qu'on ne le croyait, autour de la moitié des réveils), sans renverser la règle. Or le sommeil paradoxal se concentre dans la dernière partie de la nuit, comme on le voit dans les cycles du sommeil et dans notre page sur les phases du sommeil. Une nuit écourtée de vingt minutes, ou commencée une demi-heure plus tard, rogne précisément la tranche la plus riche en rêves. Moins de matière au réveil, donc moins de souvenirs. C'est une déduction cohérente, ce n'est pas une observation : personne ne l'a encore montrée.

    Ce qu'on peut en faire dès cette nuit

    Plutôt que de trancher une question que la recherche ne tranche pas, il y a mieux à faire : la poser sur son propre cas. Notez la phase de la lune en marge de vos rêves, une ligne par matin. Au bout de deux cycles, vous avez soixante nuits et votre propre série, ce qu'aucune étude ne vous donnera sur mesure. C'est exactement le geste décrit dans se souvenir de ses rêves, avec une colonne de plus.

    Et si vos pleines lunes sont vraiment plus mauvaises, commencez par le plus bête : une chambre trop claire. Un rideau épais y change plus de choses que n'importe quelle théorie, et ça se vérifie en une nuit. Si ce sont surtout les réveils au milieu de la nuit qui reviennent, pourquoi se réveille-t-on la nuit creuse d'autres pistes, moins célestes et souvent plus décisives.

    Pour ceux dont la lune vient habiter les rêves plutôt que déranger les nuits, c'est un autre sujet, et il a sa fiche : rêver de la lune, comme rêver de la nuit, appartient aux images que le dictionnaire traite pour elles-mêmes.

    Chez nous, la lune décide encore du moment où l'on taille les haies. Pour les rêves, elle n'a pas fait sa preuve. Ce qui n'est pas du tout la même chose que d'avoir tort.

    Le carnet où ces rêves atterrissent.

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