Le rêve commence toujours au milieu. On est déjà en route, on sait où on va, et puis la rue ne donne pas sur ce qu'elle devrait donner. On tourne. On revient. La voiture n'est plus au parking, la maison a changé d'étage, le couloir se remet à s'allonger. Rien de violent ne se produit : c'est juste que l'endroit refuse d'aboutir. On se réveille fatigué comme après une vraie marche.
C'est l'un des rêves qu'on nous raconte le plus souvent, et l'un des rares dont on peut dire quelque chose d'assez solide, parce que sa mécanique tient à la façon dont le cerveau fonctionne pendant la nuit. Voici ce qui est mesuré, et ce qui ne l'est pas.
Ce que les enquêtes comptent vraiment
La référence, sur les rêves que tout le monde fait, c'est le Typical Dreams Questionnaire. Tore Nielsen, Antonio Zadra et leurs collègues l'ont administré en 2003 à 1181 étudiants de première année dans trois universités canadiennes, en leur demandant, pour 55 thèmes, s'ils en avaient rêvé au moins une fois dans leur vie.
Le classement est instructif. En tête, être poursuivi sans être blessé : 81,5 %. Puis les expériences sexuelles, puis la chute, à 73,8 %. Vient l'école et les études, à 67,1 %. Et juste derrière, deux items qui nous intéressent directement : arriver trop tard, rater son train, 59,5 %, et essayer encore et encore de faire quelque chose, 53,5 %. Échouer à un examen suit à 45 %.
Une honnêteté s'impose ici. Le questionnaire n'a pas d'item « être perdu ». Personne, à notre connaissance, n'a compté la prévalence exacte de ce rêve précis. Ce qu'on sait, c'est que ses deux voisins immédiats, la course contre le temps et la tentative qui n'aboutit jamais, sont vécus par plus d'une personne sur deux. Le rêve d'errance vit dans ce voisinage, pas dans une catégorie rare.
Une chose encore, contre-intuitive : ces rêves ne sont pas forcément des cauchemars. Dans leur analyse de 2014, Geneviève Robert et Antonio Zadra ont examiné 253 cauchemars et 431 mauvais rêves recueillis auprès de 331 personnes. Ils y trouvent que 55 % des mauvais rêves ont pour émotion dominante autre chose que la peur. L'impuissance, l'agacement, la tristesse comptent autant. Le rêve où l'on cherche sans trouver n'effraie pas, il use.
Le cerveau qui rêve n'a pas de contremaître
La question que tout le monde pose est la bonne : pourquoi, dans le rêve, ne se dit-on jamais « attends, ça fait trois fois que je passe ici » ?
La réponse est venue de l'imagerie cérébrale. Pierre Maquet et son équipe, en 1996, puis Allen Braun en 1997, ont regardé au tomographe ce qui s'allume et ce qui s'éteint en sommeil paradoxal. Le résultat est resté : le cortex préfrontal dorsolatéral, la région de l'examen critique et de la planification, est parmi les moins actives de la nuit, pendant que l'amygdale et la formation hippocampique, elles, tournent à plein.
Traduit à hauteur d'homme : la nuit, la partie de vous qui aurait dit « cette rue ne peut pas déboucher sur la mer » est en veilleuse, et la partie qui produit de l'émotion et des lieux est bien réveillée. Vous fabriquez un décor avec une cohérence de sensation, sans le service qui vérifie les plans. D'où l'endroit qui se rallonge sans que ça choque personne, à commencer par vous.
C'est le même mécanisme qui rend si difficile de reconnaître qu'on rêve pendant qu'on rêve, et c'est pour ça que le rêve lucide demande un entraînement : il faut réveiller le contremaître sans réveiller le dormeur.
Le décor est fait de morceaux vrais
Regardez de près l'endroit où vous vous perdez. C'est presque toujours un lieu que vous connaissez, mais faux. La maison d'enfance avec une pièce en trop. Le village avec une route qui n'existe pas. Votre travail, mais dans le bâtiment de votre ancienne école.
C'est ce que les chercheurs appellent la continuité entre la veille et le rêve. Michael Schredl, qui l'étudie depuis les années 2000, a montré en 2006 et 2010 un point utile : ce qui prédit qu'un événement de la journée revienne la nuit, ce n'est pas qu'il ait été bon ou mauvais, c'est son intensité émotionnelle. Le rêve ne trie pas les souvenirs par plaisir. Il trie par charge.
Ce qui explique l'assemblage bizarre des décors : le rêve puise dans des lieux chargés, sans se soucier qu'ils appartiennent à des époques différentes de votre vie. Le résultat a la texture du vrai et la géographie du faux. Chez nous, en Périgord, ça donne des chemins creux que l'on reconnaît parfaitement et qui ne mènent pas là où ils mènent le jour.
Ce que ce rêve ne dit pas
Il faut être net là-dessus, parce que c'est là que les dictionnaires en ligne racontent n'importe quoi.
Ce rêve n'annonce rien. Aucune étude n'a jamais montré qu'un rêve d'errance précède un événement quelconque. Il ne diagnostique rien non plus : la recherche sur les thèmes typiques décrit ce que les gens rapportent, pas ce dont ils souffrent.
Et il n'a pas de traduction unique. Le même décor égaré peut venir d'un déménagement, d'un poste où vous ne savez plus ce qu'on attend de vous, d'un deuil, ou de rien du tout, d'une nuit un peu hachée où le cerveau a bricolé avec ce qu'il avait sous la main. Un symbole isolé ne vaut pas grand-chose. Ce qui parle, c'est la répétition : le même rêve qui revient sur trois semaines dit quelque chose sur ces trois semaines, pas sur votre destin. C'est d'ailleurs la logique des rêves récurrents en général.
Alors qu'en faire
La seule chose vraiment utile, c'est de les noter, et de noter les détails que la mémoire efface en quatre minutes : où vous alliez, ce que vous cherchiez, qui manquait. Le motif ne se voit jamais dans un rêve isolé, il se voit dans une série. Si vous ne retenez rien au réveil, il y a des gestes simples qui changent beaucoup, et ils tiennent dans un autre article : se souvenir de ses rêves.
Pour l'inventaire des éléments qui composent ces nuits, notre dictionnaire prend chaque motif séparément, avec ce qu'en disent les différentes lectures et sans en faire un oracle : perdu, chemin, brouillard, gare, forêt.
Et si votre rêve d'errance vire à la poursuite, ou finit en chute, ce sont deux voisins de palier bien documentés : rêver d'être poursuivi et rêver de tomber.
Une dernière remarque, pour ce qu'elle vaut. Beaucoup de gens racontent ce rêve avec un peu de honte, comme si tourner en rond la nuit disait quelque chose de raté chez eux. C'est l'inverse. Un cerveau sans son service de vérification, lâché dans un décor qu'il fabrique en marchant, ne peut à peu près rien faire d'autre que tourner. Vous ne vous perdez pas parce que vous êtes perdu. Vous vous perdez parce que personne, cette nuit-là, ne tenait la carte.