Il y a des rêves dont on se souvient toute une vie. Ceux où revient quelqu'un qui est mort en font presque toujours partie. On se réveille et la présence tient encore quelques secondes, très nette, avant de se retirer. Puis vient la question, toujours la même : est-ce que ça voulait dire quelque chose ?
Voici ce que la recherche a réellement observé sur ces rêves, sans rien promettre de ce qu'elle ne sait pas.
C'est l'expérience la plus partagée du deuil
Le psychologue canadien Joshua Black, qui a consacré sa thèse à Brock University aux rêves de deuil, a interrogé des centaines de personnes endeuillées. Chez celles qui avaient perdu un conjoint, 86 % rapportaient avoir rêvé de lui. Le chiffre descend à 75 % pour un animal de compagnie, à 60 % après une fausse couche.
Autrement dit : si vous rêvez d'un mort, vous n'êtes pas dans une expérience rare ni dans un signe adressé à vous seul. Vous êtes dans la statistique la plus banale du chagrin. Beaucoup de gens n'osent pas en parler, chacun croyant être le seul, et c'est ce silence qui rend l'expérience étrange plutôt que le rêve lui-même.
Autre constat de Black, qui surprend souvent : ces rêves sont majoritairement positifs. Le défunt y apparaît en bonne santé, calme, rassurant. Les rêves douloureux existent, mais ils ne sont pas la règle.
Quatre formes, décrites dès 1992
La chercheuse américaine Deirdre Barrett a publié en 1992 une analyse de rêves de défunts qui reste la classification de référence. Elle y distingue quatre familles, et la plupart des récits qu'on nous confie entrent encore dans l'une d'elles.
Le retour à la vie. Le mort est là, vivant, et c'est le rêveur qui s'en étonne : mais tu étais mort, non ? Ces rêves arrivent surtout dans les jours et les mois qui suivent la perte. Ils ressemblent moins à une visite qu'à un esprit qui n'a pas fini d'enregistrer la nouvelle.
Le message. Le défunt dit quelque chose, donne un conseil, une consigne, parfois une phrase minuscule et très concrète. Barrett note un détail curieux et souvent rapporté depuis : un nombre remarquable de morts, dans ces rêves, téléphonent. La voix arrive par un appareil, comme si le rêve avait besoin d'une distance pour rendre la conversation possible.
L'adieu. Le rêve offre la scène qui n'a pas eu lieu : la dernière phrase, la main serrée, la porte franchie. Ce sont souvent les rêves dont les gens disent qu'ils ont changé quelque chose pour eux.
L'état après la mort. Le défunt décrit où il est, comment c'est, s'il va bien. Ces rêves-là peuvent survenir des années plus tard, sans lien avec la fraîcheur du chagrin.
Pourquoi le lien continue de travailler la nuit
Longtemps, la psychologie du deuil a raisonné en termes de rupture : il faudrait se détacher, tourner la page, et le fait de continuer à penser au mort passait pour un retard. En 1996, les travaux de Dennis Klass, Phyllis Silverman et Steven Nickman ont renversé cette lecture avec la notion de liens continués : le deuil ne consiste pas à effacer la relation, mais à lui trouver une nouvelle forme, où l'autre garde une place sans occuper la même.
Le rêve est un des endroits où ce travail se fait tout seul, sans qu'on le décide. Il rejoue la présence, la teste, la range ailleurs. Cela n'a rien d'un message reçu de l'extérieur, et la recherche ne dit rien de tel. Ce qu'elle décrit est plus sobre et, à notre avis, plus beau : un esprit qui continue de fabriquer la personne aimée avec ce qu'il a d'elle, longtemps après.
Et quand le rêve fait mal
Certains de ces rêves réveillent en larmes. Le défunt est en colère, ou souffrant, ou il repart en fermant une porte. Quand la même scène pénible se répète nuit après nuit, elle relève moins du rêve de deuil que du cauchemar récurrent, et se travaille comme tel. Un chagrin qui s'installe, qui empêche de dormir des semaines durant ou qui coupe de la vie ordinaire, mérite d'être accompagné par un professionnel : un article ne remplace pas quelqu'un en face de soi.
Que faire de ces rêves
Les noter, d'abord, tant qu'ils sont là. Un rêve de défunt s'efface aussi vite que les autres, et c'est souvent celui qu'on regrette le plus d'avoir perdu. Quelques mots au réveil suffisent, et si vous avez du mal à retenir quoi que ce soit au matin, commencez par apprendre à vous souvenir de vos rêves.
Ensuite, résister à l'envie de traduire. La question n'est pas tant ce que le rêve signifie que ce qu'il vous a fait : rassuré, secoué, apaisé, réveillé en manque. C'est cette trace-là qui vous appartient. Le dictionnaire des rêves peut servir de point de départ pour les images qui l'entourent, la fiche Mort et celle de la Vie après la mort par exemple, à condition de les lire comme des repères culturels et non comme un décodeur.
Enfin, en parler. C'est le plus difficile et le plus utile. Beaucoup de gens gardent ces rêves pour eux par pudeur, ou par peur de passer pour crédules. Les déposer quelque part, à quelqu'un, dans un carnet ou dans un cercle de confiance, leur redonne la taille qu'ils ont vraiment : ceux d'une expérience que presque tout le monde traverse.